Récit et déni d’origine

« Récits et déni de l’origine : autour du musée »

est un projet de recherche qui envisage de travailler sur les récits qui reconduisent à l’origine et ceux qui, par faits et gestes, tentent d’effacer le temps et l’usure qui sépare le passé du présent. Cette recherche se focalise sur un objet-lieu le musée royal de l’Afrique centrale inauguré le 30 avril 1910, dans le cadre de l’exposition universelle de Bruxelles qui comprenait également une exposition coloniale. Ce musée vient d’être rénové et n’est pas encore réouvert au public.

Tant sa fermeture que sa rénovation ont été abondamment commentées dans les médias. Les commentaires enthousiastes convergent et louent la qualité de la rénovation qui permet le retour à l’origine.

« C’est un musée très emblématique qui est en train de renaître : le musée de l’Afrique centrale à Tervuren. Le magnifique bâtiment historique qui a un peu plus de cent ans a été totalement rénové pour retrouver son lustre d’origine. (…)

Construit à l’aube du XXe siècle, sous l’impulsion de Léopold II, le musée royal de l’Afrique centrale fait peau neuve. Inauguré en 1910, par Albert 1er, le musée construit dans le style « beaux-arts français » est un véritable patrimoine national. Lancé en 2013, le chantier est titanesque. Sa superficie, 6000 mètres carrés. Plusieurs corps de métiers sont à l’ouvrage pour rendre au musée son lustre ancestral. Tout doit être restauré, toiture, plafond, murs, sols, mobilier. Pour ce faire, des historiens de l’art ont effectués des recherches pour décider et respecter chaque parcelle du bâtiment original.

(…)

… que dire des décorations murales, effacées lors des rénovations réalisées à l’emporte pièce durant les années 50. Tout a été repeint. Il a fallut gratter millimètre par millimètre durant deux semaines pour révéler seulement deux mètres carrés des fresques originales, malheureusement endommagées. 

(…)

Car il s’agit de rendre au musée son âme et toute sa splendeur d’antan1. »

Le travail accomplit pour retrouver un bâtiment tel que l’on suppose qu’il pouvait être lors de sa construction, à l’origine donc, est magnifique, louable, voire fascinant. A suivre les discours médiatiques qui redoublent tant les discours de spécialistes que les discours communs, il semble n’autoriser aucune critique, pour peu qu’il respecte bien cette origine érigée en modèle à suivre.

Cette manière d’attribuer les valeurs est d’ailleurs conforme à la charte de Venise qui stipule que la restauration « se fonde sur le respect de la substance ancienne et de documents authentiques. Elle s’arrête là où commence l’hypothèse, sur le plan des reconstitutions conjecturales2, (…) »

Les convergences sont trop évidentes pour ne pas être interrogées. « La conservation et la restauration des monuments visent à sauvegarder tout autant l’œuvre d’art que le témoin d’histoire3. » Nous nous demandons ce que les discours convergents évoqués valorisent dans le retour à l’état d’origine de ce bâtiment-ci : l’oeuvre d’art ou le témoin d’histoire ? Et plus précisément de quelle oeuvre d’art peut-il s’agir et de quelle histoire témoigne le bâtiment ?

Le projet de recherche dont il est question ici met au travail la tension entre deux logiques : alors qu’il semble admis que la muséographie des collections du Musée d’Afrique centrale doive intégrer une approche historique et critique et s’écarter des intentions des premiers « collecteurs », la rénovation du bâtiment semble suivre la voie inverse : retrouver les intentions des premiers concepteurs (ou du moins de son architecte).

Notre travail ne considère pas les intentions des premiers concepteurs bénéficiant d’une valeur en soi qui interdirait de les interroger de manière critique. Ainsi les récits et productions sont envisagés dans leur pluralité, voire dans leurs contradictions, ou en tout cas dans leur coexistence. Plutôt que le retour à l’imaginaire d’un état premier, nous considérons les altérations, modifications ou appropriation des usagers successifs du musée comme des spectres dont il y a à produire la visibilité.

Nous nous retrouvons ainsi plutôt habiter la ville de Rome dont parle Freud dans « Malaise dans la civilisation » lorsqu’il tente de décrire le fonctionnement de l’inconscient : il faudrait imaginer une ville où les bâtiments qui ont occupé successivement un emplacement l’occuperaient simultanément. Il ajoute que cette fantaisie « conduit à des représentations qui ne sont plus concevables et qui deviennent absurdes4 ».

 

 

1Extraits d’un « sujet » du Journal télévisé de la RTBF du 10/09/2017 intitulé Musée de Tervuren : une projet titanesque.

2Extrait de l’article 9 de la Charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites (Charte de Venise1964).

3Article 3 de la Charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites (Charte de Venise1964).

4 Freud Sigmund, Malaise dans la civilisation, Les Presses universitaires de France, 1971, collection Bibliothèque de psychanalyse. , p. 9, première édition 1929.