12- Le statut du témoignage lorsqu’ « une fois n’est rien » Michel Guérin

Dans la version française de L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée (VI), Walter Benjamin souligne le contraste des devises accompagnant deux « degrés » successifs de la technique. La maxime de la « première technique » dit : une fois pour toutes ; parce qu’elle n’a pas droit à la faute, elle ne sait qu’ériger des monuments trahissant une mentalité sacrificielle. En croyant pouvoir dominer la Nature, la première technique subit la pression de l’Anankè (la Nécessité). Témoigner est acte absolu : devant Dieu, la Nature, l’Éternité des Morts. La culture est un tombeau paré.
La maxime de la « seconde technique » est : une fois n’est rien. En cela la seconde technique est proche du jeu et traite les coups ou les erreurs comme des moments qui sont partie intégrante de la découverte scientifique (trial and error) ou de l’exploration créatrice et ponctuent un itinerarium mentis in veritatem. Rien n’est grave, puisque tout se rejoue. À la culpabilité qui tapisse le fond d’âme des hommes sur qui pèse l’Anankè (voir Freud et Hannah Arendt), la « seconde technique » oppose l’esprit de jeu qui la pousse à répéter, tester, essayer, gâcher formes et matières pour documenter indéfiniment les différences intéressantes, c’est-à-dire minces. Voire inframinces.
Il y a eu le témoignage monumental : il avertit (monere) solennellement. L’œuvre est aussitôt emportée dans la logique de l’emphase historique ; ce qui compte n’a lieu qu’une fois. Lui succèdent des séquences documentaires, bien plus modestes, soucieuses d’apporter des éléments d’information, de fournir des enseignements (docere), de miser sur la vertu des séries. Autant le « grand art » s’est voulu butte témoin, « monument de l’Histoire », autant les arts de la « seconde technique » mettent leurs appareils en réseau pour produire, classer, agrandir et spécifier une masse de documents desquels émergent, pareils et autres que les autres et par le jeu au présent de la différence et de la répétition, ceux qui s’inscriront en tant qu’art. Comment et de quoi témoignent-ils ?